AccueilالبوابةFAQRechercherMembresS'enregistrerConnexion

Partagez | 
 

  LA FOLLE

Voir le sujet précédent Voir le sujet suivant Aller en bas 
AuteurMessage
Abdelhalim BERRI
Admin
Admin
avatar

Sexe : Masculin
Age : 57
Parcicipations : 411
Date d'inscription : 18/09/2012
Horoscope : Capricorne
Points : 37263

MessageSujet: LA FOLLE   Mar Mar 19, 2013 2:04 pm

LA FOLLE

Tenez, dit Mathieu d'Endolin, les bécasses me rappellent une bien sinistre
anecdote de la guerre.

Vous connaissez ma propriété dans le faubourg de Cormeil. Je l'habitais au
moment de l'arrivée des Prussiens.
J'avais alors pour voisine une espèce de folle dont l'esprit s'était égaré sous les
coups du malheur. Jadis, à l'âge de vingt-cinq ans, elle avait perdu, en un seul
mois, son père, son mari et son enfant nouveau-né.

Quand la mort est entrée une fois dans une maison, elle y revient presque
toujours immédiatement, comme si elle connaissait la porte.

La pauvre jeune femme, foudroyée par le chagrin, prit le lit, délira pendant six
semaines. Puis, une sorte de lassitude calme succédant à cette crise violente,
elle resta sans mouvement, mangeant à peine, remuant seulement les yeux.
Chaque fois qu'on voulait la faire lever, elle criait comme si on l'eût tuée.On
la laissa donc toujours couchée, ne la tirant de ses draps que pour les
soins de sa toilette et pour retourner ses matelas.

Une vieille bonne restait près d'elle, la faisant boire de temps en temps ou
mâcher un peu de viande froide. Que se passait-il dans cette âme désespérée ?



On ne le sut jamais ; car elle ne parla plus. Songeait-elle aux morts ? Rêvassait-elle
tristement, sans souvenir précis ? Ou bien sa pensée anéantie restait-elle immobile
comme de l'eau sans courant ?

Pendant quinze années, elle demeura ainsi fermée et inerte.

La guerre vint ; et, dans les premiers jours de décembre, les Prussiens pénétrèrent
à Cormeil. Je me rappelle cela comme d'hier. Il gelait à fendre les pierres ;et j'étais
étendu moi-même dans un fauteuil, immobilisé par la goutte, quand j'entendis le
battement lourd et rythmé de leurs pas. De ma fenêtre, je les vis passer.

Ils défilaient interminablement, tous pareils, avec ce mouvement de pantins qui leur
est particulier. Puis les chefs distribuèrent leurs hommes aux habitants. J'en eus
dix-sept. La voisine, la folle, en avait douze, dont un commandant, vrai soudard,
violent, bourru.

Pendant les premiers jours, tout se passa normalement. On avait dit à l'officier
d'à côté que la dame était malade, et il ne s'en inquiéta guère. Mais bientôt cette
femme qu'on ne voyait jamais l'irrita. Il s'informa de la maladie ; on répondit que
son hôtesse était couchée depuis quinze ans par suite d'un violent chagrin.


Il n'en crut rien sans doute, et s'imagina que la pauvre insensée ne quittait pas son
lit par fierté, pour ne pas voir les Prussiens, et ne leur point parler, et ne les point
frôler.

Il exigea qu'elle le reçût ; on le fit entrer dans sa chambre. Il demanda d'un ton
brusque :
"Je vous prierai, matame (madame), de fous lever et de tescentre (descendre) pour qu'on fous foie."
Elle tourna vers lui ses yeux vagues, ses yeux vides, et ne répondit pas.
Il reprit :
"Che (je) ne tolérerai bas d'insolence. Si fous ne fous levez pas de ponne (bonne) volonté,
che (je) trouverai pien (bien) un moyen de fous faire bromener (promener) toute seule."

Elle ne fit pas un geste, toujours immobile comme si elle ne l'eût pas vu.
Il rageait, prenant ce silence pour une marque de mépris suprême.

Et il ajouta :
"Si vous n'êtes pas tescentue (descendu) temain (demain)..."

Puis, il sortit.


Le lendemain, la vieille bonne, éperdue, la voulut habiller ; mais la folle se mit
à hurler en se débattant. L'officier monta bien vite ; et la servante, se jetant à
ses genoux, cria :
-"Elle ne veut pas, monsieur, elle ne veut pas. Pardonnez-lui ; elle est si
malheureuse."

Le soldat restait embarrassé n'osant, malgré sa colère, la faire tirer du lit par
ses hommes. Mais soudain il se mit à rire et donna des ordres en allemand.
Et bientôt on vit sortir un détachement qui soutenait un matelas comme on porte
un blessé. Dans ce lit qu'on n'avait point défait, la folle toujours silencieuse, restait
tranquille, indifférente aux événements, tant qu'on la laissait couchée. Un homme
par-derrière portait un paquet de vêtements féminins.Et l'officier prononça en se
frottant les mains :
"Nous ferrons pien (bien) si vous poufez (pouvez) bas (pas)vous hapiller (habillez)toute seule et faire une bétite (petite) bromenate (promenade)."

Puis on vit s'éloigner le cortège dans la direction de la forêt d'Imauville.

Deux heures plus tard, les soldats revinrent tout seuls.
On ne revit plus la folle. Qu'en avaient-ils fait ? Où l'avaient-ils portée ?On ne
le sut jamais.


La neige tombait maintenant jour et nuit, ensevelissant la plaine et les bois
sous un linceul de mousse glacée. Les loups venaient hurler jusqu'à nos portes.

La pensée de cette femme perdue me hantait ; et je fis plusieurs démarches
auprès de l'autorité prussienne, afin d'obtenir des renseignements. Je faillis être
fusillé.

Le printemps revint. L'armée d'occupation s'éloigna. La maison de ma voisine
restait fermée ; l'herbe drue poussait dans les allées.

La vieille bonne était morte pendant l'hiver. Personne ne s'occupait plus de cette
aventure ; moi seul y songeais sans cesse.

Qu'avaient-ils fait de cette femme ? s'était-elle enfuie à travers les bois !
L'avait-on recueillie quelque part, et gardée dans un hôpital sans pouvoir
obtenir d'elle aucun renseignement. Rien ne venait alléger mes doutes ;
mais, peu à peu, le temps apaisa le souci de mon cœur.


Or, à l'automne suivant, les bécasses passèrent en masse ; et, comme ma
goutte me laissait un peu de répit, je me traînai jusqu'à la forêt. J'avais déjà tué
quatre ou cinq oiseaux à long bec, quand j'en abattis un qui disparut dans un
fossé plein de branches. Je fus obligé d'y descendre pour y ramasser ma bête.

Je la trouvai tombée auprès d'une tête de mort. Et brusquement le souvenir
de la folle m'arriva dans la poitrine comme un coup de poing. Bien d'autres avaient
expiré dans ces bois peut-être en cette année sinistre ; mais je ne sais pourquoi,
j'étais sûr, sûr, vous dis-je, que je rencontrais la tête de cette misérable maniaque.

Et soudain je compris, je devinai tout. Ils l'avaient abandonnée sur ce matelas,
dans la forêt froide et déserte, et, fidèle à son idée fixe, elle s'était laissée mourir
sous l'épais et léger duvet des neiges et sans remuer le bras ou la jambe.

Puis les loups l'avaient dévorée.

Et les oiseaux avaient fait leur nid avec la laine de son lit déchiré. J'ai gardé
ce triste ossement. Et je fais des vœux pour que nos fils ne voient plus
jamais de guerre.



Revenir en haut Aller en bas
http://avoscahiers.etudions.net
Firdawsse Samlali
Adjointe du Directeur
Adjointe du Directeur
avatar

Sexe : Féminin
Age : 18
Parcicipations : 177
Date d'inscription : 12/03/2013
Horoscope : Capricorne
Points : 33306

MessageSujet: Re: LA FOLLE   Mar Mar 19, 2013 2:14 pm

:MERCIIIIIIIII: :MERCIIIIIIIII: :MERCIIIIIIIII: :MERCIIIIIIIII:
Revenir en haut Aller en bas
http://halimb.ba7r.org/
 
LA FOLLE
Voir le sujet précédent Voir le sujet suivant Revenir en haut 
Page 1 sur 1
 Sujets similaires
-
» Pensez-vous être folle ?
» Je suis folle...
» La météo est devenue folle !!!
» la balle folle qui rend fou !!
» Où vas-tu, crêpe folle?

Permission de ce forum:Vous ne pouvez pas répondre aux sujets dans ce forum
A VOS CAHIERS :: CAHIER D'HISTOIRES COURTES :: HISTOIRES COURTES A LIRE RAPIDEMENT-
Sauter vers: